Mondes flottants
14e Biennale de Lyon

Depuis sa création en 1991, Thierry Raspail, directeur artistique de la Biennale de Lyon, propose un mot aux commissaires qu’il invite. C’est à partir du mot « moderne », et à la suite du commissaire Ralph Rugoff lors de la précédente édition, La vie moderne, 2015, qu’Emma Lavigne, directrice du Centre Pompidou-Metz, construit le parcours de la 14e Biennale de Lyon.

C’est dans le contexte d’une mondialisation galopante générant une constante mobilité et l’accélération des flux, cette « liquidité » du monde et des identités analysée par le sociologue Zygman Bauman, qu’elle explore l’héritage et la portée du concept de « moderne » dans la création actuelle, selon la définition qu’en fit le poète Baudelaire,  qui envisage le moderne comme «  le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immobile ». La présence des sons, du paysage imaginaire Rainforest de David Tudor aux bruissements du monde diffusés par la tour de Babel de l’artiste brésilien Cildo Meireles, certaines œuvres restent délibérément ouvertes, dans la lignée des œuvres majeures de la modernité, tels le Livre de Mallarmé, laissant transparaitre la pensée de Luigi Pareyson définissant l’œuvre «  comme l’ouverture d’un infini qui s’est rassemblé dans une forme » et celle d’Umberto Eco qui, dans son ouvrage L’oeuvre ouverte, 1965, analyse l’œuvre d’art comme un «champs d’événements ouvert au hasard d’un devenir accidentel ». La Biennale se déploie comme un paysage mobile et atmosphérique en expansion, qui se recompose sans cesse, à l’image de certains chefs-d’œuvre de la modernité provenant, dans le cadre des quarante ans de l’institution, du Centre Pompidou-Musée national d’art moderne, tels que la partition aléatoire de formes suspendues dans l’espace de Calder, ou les peintures de Fontana ouvrant sur des cosmogonies infinies. Le White Cube se fissure, se mue en organisme, en une constellation, ou d’Hans Arp à Ernesto Neto, de Lygia Pape à Daniel Steegman Mangrané, l’art et l’espace se biomorphent, s’ouvrent sur des projets qui remettent en cause l’abstraction de la modernité européenne afin d’en réévaluer la portée, à l’échelle du monde. C’est au cœur d’un territoire  dont l’identité s’est en partie façonnée par l’omniprésence de l’eau, dans cette ville « née des eaux », traversée par le Rhône et la Saône, que la Biennale d’art contemporain 2017 s’arrime, en réactivant l’imaginaire dont ce fleuve et son affluent sont porteurs, générant une topographie archipélique. A l’image de la voile blanche White Wide Flow deHans Haacke ou les cerfs-volants de When The Sky was the Sea de Shimabuku, les Mondes flottants de la Biennale de Lyon sont traversés par le vent des soulèvements libertaires, des fulgurances poétiques et déflagrations esthétiques contemporaines.