Interview

Isabelle Bertolotti
Pour moi, une Biennale n’est pas une exposition, c’est une manifestation bien plus large, en lien direct avec l’évolution d’un monde en mouvement. Ce n’est pas un festival, ce n’est pas une exposition, c’est « La Biennale ». Cette façon de ne pas la nommer nous laisse à la fois une grande liberté — parce qu’elle peut prendre des formes très différentes — et lui donne une certaine fragilité dans le sens où elle peut être difficile à définir.

La Biennale est par nature un temps d’exposition long pendant lequel nous pouvons développer des moments de rencontres particuliers. Récemment, nous avons organisé de plus en plus d’évènements comme un week-end de performances, des débats, des projections ou la mise en lumière d’actions artistiques et culturelles qui se déroulent sur le territoire.

Le territoire Lyonnais et régional a-t-il un impact sur la création artistique pour la Biennale ?

Les créations in-situ (réalisées sur place en tenant compte du contexte et du site) sont une spécificité de la Biennale de Lyon, quasiment depuis l’origine. Nous avons la chance d’évoluer au sein d’un bassin économique et technique dynamique et riche en savoir-faire permettant de réaliser n’importe quel projet artistique. La visite de Lyon et de sa région par les artistes est une clef essentielle pour une conception optimale de leur projet artistique. Il est nécessaire qu’ils s’imprègnent des lieux, de leurs volumes, de l’ambiance même, afin de penser et de réaliser des projets uniques, qu’ils n’auraient pas réalisés en dehors de La Biennale de Lyon. Les semaines précédant l’ouverture de la Biennale sont tout aussi importantes. Elles permettent aux artistes de se rencontrer, d’échanger sur leurs techniques, de créer des liens avec des entreprises locales, d’acquérir de nouveaux savoir-faire mais aussi des connaissances historiques, géographiques et sociales et bien évidemment de favoriser les rencontres humaines. La Biennale de Lyon a toujours entretenu une relation forte avec son territoire avec son programme appelé « l’art sur la place » puis « Veduta » et plus récemment tout simplement « Biennale sur le territoire » qui a permis, ces dernières éditions, d’affirmer encore davantage son ancrage local. Ce qui m’intéresse, ce sont ces forces centrifuges et centripètes, cette forme de respiration permanente avec le territoire. On expire, on inspire et on s’inspire.

La Biennale d’art contemporain a-t-elle, selon vous, un autre rôle à jouer sur son territoire ?

Pour la 17e Biennale de Lyon, nous sommes partis de l’idée simple de l’eau, puis plus largement des rivières et des fleuves. De petites gouttes d’eau tombent dans le ruisseau qui alimente les rivières qui se jette dans le Rhône, un fleuve puissant, mais elles irriguent aussi les terres éloignées du fleuve et transportent les sédiments. J’aime cette idée de sédimentation qui, avec lenteur et de manière invisible, est bénéfique et nécessaire à tous.

Depuis plus de 30 ans, La Biennale contribue à fédérer sur son territoire un ensemble de petites et moyennes structures, à mettre en avant l’existence de réseaux de galeries, de lieux associatifs, de collectifs d’artistes, d’écoles d’art ou encore de musées. Résonance est un bon exemple de cette mise en lumière et de cette volonté de valoriser le secteur de l’art contemporain qui peut être parfois perçu comme anecdotique ou réservé à une communauté de spécialistes, alors qu’il est présent quasiment partout et souhaité quand il ne l’est pas encore. Résonance permet de montrer la richesse et l’étendue de ce tissu d’acteurs de l’art contemporain et de provoquer le dialogue entre eux, qu’ils soient petits, gros, privés, associatifs ou publics. Qu’ils soient en périphérie de Lyon comme dans le Cantal ou en Savoie, c’est le rôle de la Biennale de les mettre en lumière.

Le multi-site fait-il partie de l’ADN de la Biennale de Lyon ?

C’est un marqueur fort de La Biennale de Lyon. Visiter La Biennale ne se limite pas à découvrir des expositions. C’est également une manière de (re)découvrir la ville. Je tiens particulièrement à la notion de parcours pour le visiteur qui devient ainsi partie prenante du processus. Cette réflexion s’étend d’ailleurs à tout le territoire régional avec des évènements artistiques décentralisés. L’environnement et sa perception sont des éléments constituant de La Biennale.

Qui sont les visiteurs de la Biennale d’art contemporain ?

La vocation de la Biennale d’art contemporain est de s’adresser avant tout à un grand public qui a envie de découvrir des œuvres. La Biennale s’adresse à tous les âges et toutes les typologies de publics.

Depuis 20 ans, le rapport à l’art contemporain a largement évolué, cela implique de ne plus uniquement s’adresser à une frange d’amateurs qui a les connaissances et les codes facilitant l’accès aux œuvres et aux discours sur celles-ci. Je pense réellement qu’on entend moins de personnes dire « Je n’y vais pas, ce n’est pas pour moi ». Il y a, à présent et surtout dans les jeunes générations une « habitude » de l’art contemporain, c’est déjà un terme du siècle dernier…

L’approche que nous avons adoptée — ainsi que la plupart des musées et lieux d’art d’ailleurs — a consisté à se demander à qui on s’adressait, et comment on devait s’adresser à nos visiteurs. Nous avons questionné l’écriture des textes, développé les textes, audioguides et autres supports, en langue étrangère, produit davantage de contenus adaptés aux réseaux sociaux. Les artistes contemporains sont rarement identifiés par le grand public (contrairement au monde de la musique ou du cinéma), nous essayons donc de laisser de plus en plus de place au storytelling et aux coulisses pour rendre accessibles les processus de création des artistes et ainsi mieux appréhender l’œuvre qu’ils découvrent dans les expositions.

Est-ce à dire que les expositions doivent devenir plus expérientielles ?

Le public exprime une forte envie de participation, d’interaction. Le rapport à l’œuvre sacralisée a largement évolué comme le rapport au savoir d’ailleurs. Avec internet, l’appréhension des connaissances est très différente.

Comment prendre en compte ces nouvelles aspirations du public sans dénaturer le projet artistique ?

Nous nous devons de prendre en compte ces attentes du public, sans succomber à la facilité et à la simple distraction. De très nombreux facteurs entrent en jeu dans la décision de visite : l’accessibilité aux expositions, les motivations pour se déplacer sur un lieu, son confort, le besoin d’information en amont de la visite pour mettre le visiteur dans les meilleures conditions, pour qu’il puisse plus aisément entrer en relation avec les œuvres.

En quoi la Biennale est-elle différente d’un musée en la matière ?

La Biennale dans sa multiplicité d’approches sur un temps relativement court (quelques mois) est plus évènementielle, elle privilégie la découverte de lieux, d’ambiances différentes à chaque édition. Nous avons conscience, par exemple, que les visiteurs qui venaient voir l’exposition au musée Guimet venaient autant pour le bâtiment que pour les œuvres, et c’est aussi ça La Biennale, une (re)découverte du patrimoine.

On a presque l’impression que l’expérience surclasse les œuvres…

La Biennale de Lyon est un temps d’expérience pour les visiteurs. Ce temps d’expérience est avant tout dévolu à la rencontre avec des œuvres créées par des artistes qui, eux-mêmes, expérimentent. Ce sont d’ailleurs, comme je le disais au début de cet entretien, les premiers à s’inspirer du parcours et de l’environnement dans lesquels nous leur proposons de se fondre (ou de réagir contre, pourquoi pas ?).

Est-ce que La Biennale a une place particulière dans la carrière des artistes qui y participent ?

Forcément. L’environnement et les moyens que nous donnons à un artiste pour penser et réaliser son œuvre à La Biennale constituent souvent un moment important dans sa carrière. Cela peut provoquer une autre façon de penser, avoir une influence sur sa création, mais aussi évidemment sur la réception que le public a de son travail. En 2022, l’espace dédié à l’œuvre de l’artiste Hans Op de Beeck était immense, elle occupait toute une halle dans laquelle le visiteur était invité à cheminer. Peut-être que le public n’aura jamais plus l’occasion de voir une œuvre de Hans Op de Beeck d’une telle ampleur.

Une particularité de La Biennale d’art contemporain de Lyon est de faire appel, à chaque édition, à un ou une commissaire extérieur(e) et indépendant(e) à sa structure. Pourquoi ?

C’est un principe propre aux biennales, partout dans le monde. Un principe que l’on retrouve également dans de nombreuses expositions d’art. Les avantages sont multiples. D’abord, cela apporte un point de vue extérieur sur les lieux. Le but n’est pas qu’il ou elle fasse à La Biennale de Lyon le même projet que dans une autre Biennale. Le ou la commissaire prend connaissance des lieux, de l’histoire de la région, de sa géographie, de son patrimoine, s’en imprègne et retranscrit sa vision personnelle aux artistes qu’il ou elle apprécie ou a repéré. C’est donc à la commissaire, cette année Alexia Fabre, de composer sa partition, et mon rôle est de mettre en musique sa composition — avec l’aide de toute l’équipe.

Propos recueillis en décembre 2023 par Guillaume Ducongé.

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